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Sans gatekeeper mais pas sans filtre : maintien de contraintes collectives et autorégulation conversationnelle dans l’écosystème informationnel numérique

Manon Berriche est l'invitée du prochain séminaire du Centre Internet et Société (CNRS).

Rendez-vous, Séminaire de recherche

CNRS, 59-61 rue Pouchet, 75017 Paris

Résumé

Depuis quelques années, l’écosystème informationnel numérique est fréquemment dépeint par différents acteurs du débat public comme un marché dérégulé, c’est-à-dire comme un espace sans règle ni hiérarchie, dans lequel des contenus erronés seraient aussi visibles et prévalents que des informations fiables et vérifiées.

Si ces discours sont légitimes et fondés, notamment en raison des profonds changements de morphologie de l’espace public induits par l’émergence du web et des réseaux sociaux, ils ne tiennent pas compte des normes d’interactions qui émanent des structures sociales, ni de la diversité et de l’hétérogénéité des espaces de communication qui existent au sein d’un même réseau social, et qui peuvent pourtant conduire les utilisateurs à moduler leur énonciation.

À partir d’une analyse des pratiques énonciatives d’utilisateurs exposés à des fake news, articulant des méthodes qualitatives (ethnographie en ligne, entretiens semi-directifs) et quantitatives (statistiques descriptives, apprentissage supervisé), cette présentation met en lumière les différents espaces de communication qui coexistent au sein d’un même réseau social et les normes implicites qui les sous-tendent. Elle montre comment les utilisateurs des réseaux sociaux exposés à des fake news sont en mesure de déployer des formes de distance critique de façon plus ou moins importante selon leur position dans l’espace social, les multiples rôles qu’ils doivent endosser dans leur vie quotidienne et les normes d’interactions  des différentes situations dans lesquelles ils sont amenés à recevoir ou à partager des informations.

Deux compétences critiques sont notamment mises en évidence. Tout d’abord, une capacité à faire preuve de prudence énonciative. Celle-ci se traduit par une série de pratiques à travers lesquelles les individus intègrent dans leur énonciation une anticipation des attentes et réactions de leur public potentiel. Ensuite, une capacité à intervenir dans le flux d’un échange en ligne pour exprimer des « points d’arrêt », c’est-à-dire des désaccords, corrections ou dénonciations à travers lesquels les utilisateurs font part d’un trouble et cherchent à rétablir l’ordre des interactions. Loin d’être des constantes dépendant uniquement de facteurs cognitifs, ces compétences critiques sont plutôt des pratiques situées et socialisées à travers lesquelles les publics semblent moins soucieux de la factualité intrinsèque d’un énoncé que de leur réputation et de leur intégration dans des groupes sociaux, ainsi que de la préservation de l’ordre de l’interaction.

En somme, bien que les réseaux sociaux facilitent la diffusion d’énoncés échappant au contrôle éditorial et aux normes déontologiques du journalisme, ils ne constituent pas pour autant un univers de pratiques homogènes totalement dépourvus de règles. Ils sont plutôt composés d’une constellation d’arènes de discussion, régies par différents contrats de communication et normes d’interactions, favorisant ou entravant des mécanismes d’autorégulation conversationnelle.

Biographie

Manon Berriche est chercheuse postdoctorale en sociologie au médialab (Sciences Po) dans le cadre du projet AI for Democracy: Democratic Commons. En entrecroisant différentes disciplines — sociologie du numérique ; théorie politique ; informatique — ses recherches actuelles portent sur l’utilisation de systèmes d’intelligence artificielle, et notamment de grands modèles de langage, au sein de dispositifs de démocratie participative.

Avant de rejoindre le projet AI for Democracy: Democratic Commons, Manon a réalisé une thèse de sociologie sur la réception et le partage de fake news dans l’écosystème informationnel numérique sous la direction de Dominique Cardon et de Sophie Pène. À travers deux enquêtes conduites sur Twitter et Facebook, articulant chacune des méthodes quantitatives et qualitatives, sa thèse met en lumière les mécanismes sociaux qui modulent les réactions des utilisateurs des réseaux sociaux face aux fake news, notamment ceux qui favorisent ou non leur propension à faire preuve de distance critique.

Informations pratiques

 Ce séminaire se déroulera le jeudi 22 janv. 2026, de 11h à 12h30, sur le campus du CNRS (Paris 17e) et en visioconférence.

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