1. médialab Sciences Po
  2. Actualités
  3. Jean-Baptiste Garrocq, interroger les dimensions politiques et morales de la métrologie

Jean-Baptiste Garrocq, interroger les dimensions politiques et morales de la métrologie

Le 2 décembre 2025, Jean-Baptiste Garrocq a soutenu sa thèse. Réalisée sous la direction de Sylvain Parasie, directeur du médialab, celle-ci s’intitule « De la morale dans l'air. Une enquête sur les métrologies citoyennes de la pollution de l'air ».

Chronique

Peux-tu te présenter et expliquer ton parcours avant ta thèse ?

J'ai commencé par faire des études de sciences humaines dans une section pluridisciplinaire et internationale à l’Université Sorbonne Nouvelle. J'étudiais l'anthropologie, l'histoire, la sociologie, l'économie, la psychanalyse, le cinéma... Puis, j’ai poursuivi mes études en master de sociologie générale à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales. C’est à ce moment-là que je me suis spécialisé en sociologie car je voulais continuer à pratiquer l'enquête. Ensuite, j'ai fait un stage dans lequel j'étais assistant de recherche au Orange Lab avec Jean-Samuel Beuscart, qui est maintenant au médialab, et Samuel Coavoux. Et enfin, je suis rentré au médialab pour ma thèse, que j’ai réalisée sous la direction de Sylvain Parasie.

Quel est le sujet de ta thèse ?

Ma thèse s'intitule « De la morale dans l'air. Une enquête sur les métrologies citoyennes de la pollution de l'air ». J’interroge les dimensions politiques et morales de la métrologie, c’est-à-dire les pratiques de mesure. J’ai voulu répondre à un paradoxe : comment est-ce que cela se fait que, depuis une dizaine d'années, il y aurait 48 000 morts par an dues à la pollution de l'air, et que pour autant il n'y ait quasiment personne qui arrive à obtenir le statut de victime ? Cette question permet de s’interroger à la fois sur la manière dont on mesure et sur les dimensions politiques et morales de ces mesures : comment identifier des coupables et des victimes, et à travers quels processus moraux, politiques et sociaux ?

Un des grands enjeux de la thèse a été d'étudier la question de la responsabilité, c'est-à-dire la manière dont on attribue des responsabilités dues à la pollution de l'air à partir d'outils techniques. Pour cela, j'ai étudié tout un tas de conflits qui ont lieu suite à des mesures différentes de la pollution de l'air, ou à des interprétations différentes de celles-ci.

Quelles méthodes as-tu privilégiées pour ta recherche ?

L'objectif de la thèse était de dépasser la dimension monographique généralement déployée dans les études sur la pollution de l'air. J’ai donc voulu faire une enquête multisituée à Paris et dans la vallée de l’Arve, auprès des militants comme des experts. 

Ayant une formation principalement qualitative, le point de départ a été de faire une enquête ethnographique. Cela n'a pas été simple au départ car j'ai commencé la thèse en plein Covid, donc beaucoup d'espaces m’étaient fermés. J’ai dû à certains moments recourir à de l’ethnographie en ligne, par exemple en assistant à des réunions ou des ateliers en ligne, comme lors d’un concours de micro-capteurs.

J’ai aussi mis en place des séries d’entretiens. J'ai interrogé des militants, des citoyens mobilisant des micro-capteurs, des fabricants de micro-capteurs, des experts, et quelques épidémiologistes.

J’ai également fait un travail d'archives, notamment auprès des mobilisations, comme dans la Vallée de l'Arve où deux associations m'ont donné accès à l'intégralité de leurs archives. J'ai aussi travaillé à partir de documents juridiques, dont des documents provenant des procès des victimes de la pollution de l'air.

Étant au medialab, il y avait aussi l’enjeu d'intégrer des analyses numériques dans mon étude. Avec l’aide de Guillaume Plique, on a collecté des posts Facebook que j’ai pu analyser qualitativement. 

Tu as mentionné une difficulté lors de ta recherche concernant l'accès au terrain, as-tu rencontré d’autres obstacles au cours de ta thèse ?

Pour moi, la première grosse difficulté a effectivement été le Covid. Le projet initial était de faire une enquête à Buenos Aires, or l’accès à ce potentiel terrain a été fermé pendant plus d’un an. J’ai donc fait le choix  de réorienter ma recherche sur un terrain national. Sur les conseils de Catherine Rémy, qui était dans mon comité de thèse, je me suis rendu dans la vallée de l'Arve, en Haute-Savoie.

Ensuite, j’ai rencontré les difficultés « classiques » et inhérentes à la thèse : le stress des campagnes de candidature et du financement, l’apprentissage de l’écriture longue… Mais j'ai toujours été bien accompagné pour les résoudre et continuer à avancer.

Quelles sont les principales contributions que l’on peut tirer de ta thèse ?

La première contribution est documentaire, car je suis l’un des premiers à décrire l'émergence des victimes de la pollution de l'air en France. J'ai eu la chance de commencer cette étude au moment des premiers procès, dont certains aboutissaient à la reconnaissance des victimes. J’ai donc documenté l'émergence d'un phénomène nouveau dans le cas de la pollution de l'air.

Ensuite, une autre contribution de ma recherche concerne la mise en lien du statut de victime et celui des objets de mesure, en regardant comment ces outils participent ou non, voire empêchent, la reconnaissance des victimes environnementales. Il m'a semblé important de pouvoir non seulement décrire ce que rate la métrologisation, mais aussi de regarder quels types d'actions politiques sont faites ou empêchées à partir de ces mesures.

Un autre résultat de ma thèse est l'analyse des configurations antagoniques quant à la responsabilité de la pollution de l’air. J’ai identifié deux types de configurations politiques en regardant comment elles se forment, sur quoi elles reposent et comment elles entrent en conflit : 

  • « Tous pollueurs, tous pollués » : principalement représentée par les experts des associations de surveillance, les fabricants de micro capteurs et quelques scientifiques, cette vision considère que l’on serait tous à la fois responsables de la pollution de l'air et potentiellement victimes. J'analyse cette configuration comme permettant de faire une vision comportementaliste de la mesure, c'est-à-dire de la mobiliser dans des processus d'optimisation du quotidien afin que l’on pollue et se pollue le moins possible.
  • « Des pollueurs, des pollués » : plutôt représentée par les mobilisations, les associations et quelques scientifiques, cette configuration envisage les objets de mesure comme devant nourrir un processus de distinction permettant l’attribution de responsabilités différenciées, avec d'un côté des responsables et de l'autre des victimes.

Cela m'amène au dernier résultat de ma thèse, qui est ce que j'appelle la scientifisation des conflits environnementaux. On remarque qu’il y a plein d'acteurs qui critiquent la science, mais ce n’est pas pour autant qu'ils sont anti-scientifiques. Au contraire, ils se lancent dans des conflits régis par les règles de la science moderne, notamment la mise en équivalence et la réfutabilité. J'étudie donc comment des conflits qui ont une nature éminemment politique sont régis par des règles propres aux sciences modernes pour essayer de comprendre ce que cela fait à la critique.

Peux-tu me parler à présent de ton expérience en tant que doctorant au sein du médialab ?

Tout d’abord, je suis très reconnaissant envers tous les membres du médialab. J'ai été extrêmement bien accueilli, soutenu, et j'ai eu accès à beaucoup d'espaces de discussion. Je me sens chanceux d'avoir fait ma thèse ici.

J'ai eu la chance de pouvoir faire partie de collectifs qui, selon moi, sont une ressource très précieuse pendant la thèse. Il y a d’un côté mon directeur, Sylvain Parasie, qui m'a beaucoup soutenu et très bien encadré. D’un autre côté, on a eu la chance d'être un groupe de doctorants assez soudé. On est tous très vite devenus copains, et on s'est soutenus alors qu'on venait d'horizons parfois très différents. Je pense qu'on a tous pu apprendre les uns des autres. Certains m'ont introduit aux réflexions computationnelles, comme moi, à l'inverse, j'ai pu introduire certaines personnes aux réflexions plus qualitatives.

Il y a aussi tout un groupe qui se matérialise dans l'Atelier des milieux, qui est un groupe de sociologues et d’historiens qui réfléchissent aux questions environnementales, dans lequel j’ai énormément appris. Il y a aussi l'Atelier d'écriture, regroupant doctorants et chercheurs titulaires, qui m’a permis de proposer des textes et de discuter les textes des autres. Cet espace a vraiment enrichi l’apprentissage de l’écriture académique en lui donnant une tonalité collective. 

Aurais-tu des conseils à donner à quelqu'un qui souhaiterait se lancer dans une thèse ?

Se lancer dans une thèse, c'est se lancer dans l'apprentissage de l'écriture longue. En tout cas, c'est comme ça que je l'ai envisagé personnellement, et je pense que c’est important d'avoir cet élément-là en tête tout au long de la thèse afin de nous rappeler qu'on est là avant tout pour apprendre.

D’autre part, je pense que c’est important de garder à l’esprit que l’on peut prendre du temps pour se reposer tout au long du parcours. Sinon, on peut vite avoir l'impression de travailler tout le temps et de ne jamais se reposer. C'est toujours très bénéfique car il faut tenir la cadence sur le long terme.

Un dernier conseil que je donnerais, c'est de ne pas avoir peur de refuser. Quand on est doctorant, on n'est pas forcément beaucoup sollicité, donc on peut vite dire oui à tout. Je pense que c'est important de faire des choix afin de ne pas se retrouver à être sur-sollicité pour des choses qui ne sont pas très utiles. C’est parfois bénéfique de refuser certaines choses pour pouvoir se concentrer sur d’autres.

Maintenant que tu as soutenu ta thèse, quels sont tes projets ? Poursuis-tu la recherche en post-doctorat ?

Oui, j'ai commencé un post-doctorat au LISIS, au sein de la chaire Écologiser l’industrie. Je continue à travailler sur la métrologisation, mais cette fois-ci sur les analyses de cycles de vie (ACV) du plastique. C’est l'occasion pour moi de prolonger l'enquête vers un milieu que je n'ai pas étudié pendant la thèse : les industriels. Je fais à la fois un travail de généalogie historique, afin de comprendre comment ces ACV ont été importées en France, et un travail sur les usages contemporains de cet outil par les industriels du plastique. Un des objectifs est de comprendre comment cet outil d’ACV est devenu l'outil phare de toutes les politiques publiques, alors qu’il a initialement été créé par les industriels.