Fukushima : un retour en demi-teinte Go back to the news...

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Le 11 mars 2011, la catastrophe de Fukushima secouait le Japon et provoquait des déplacements massifs de population des zones contaminées. SHINRAI, le projet de recherche franco-japonais, en partenariat entre le médialab de Sciences Po, l’IRSN et TokyoTech, s’est intéressé à la question du retour de ces populations évacuées.
Le rapport « Shinrai research Project: The 3/11 accident and its social consequences – Case studies from Fukushima prefecture » publié en cette date anniversaire revient sur la gestion de la crise post-accidentelle et dresse un bilan des conséquences sociales de l’événement.

Pour comprendre l’ensemble des enjeux liés aux questions de retour des populations dans les zones évacuées, les membres de l’équipe du projet SHINRAI ont mené une enquête au long cours auprès d’habitants de la préfecture de Fukushima et d’acteurs de la gestion de l’accident. Durant cinq années, huit missions de deux à trois semaines ont été effectuées au Japon conduisant à la réalisation de plus de 120 entretiens

Les processus de décision au coeur de l’etude

L’équipe de recherche a rencontré, parfois à plusieurs reprises, des résidents évacués ainsi que des habitants de retour dans leur ville d’origine, avec l’objectif d’identifier les différents éléments impliqués dans le processus de décision -positive ou négative- de retour après les levées d’ordre d’évacuation. Une attention particulière a été portée aux raisons ayant guidé cette décision ainsi qu’aux parcours individuels à partir l’accident ; les personnes interrogées ont pu partager par exemple les modalités entourant leur décision initiale d’évacuer, leur vie dans le lieu de refuge, leur évaluation des politiques post-accidentelles établies par le gouvernement, ou encore leur appréciation des risques de radiations ionisantes et de la situation de leur ville pour le retour.

Le projet SHINRAI tente également d’éclairer les mécanismes entrant dans les choix des autorités nationales suite à l’accident. Les entretiens avec ces instances se sont principalement intéressés aux éléments qui ont présidé à la décision de relever la « dose de référence » d’exposition à la radiation pour le public -soit la dose d’exposition de sécurité- à 20mSv/an alors que la dose limite pour le public est  fixée à 1mSv/an en temps normal. La définition de la politique de levée des ordres d’évacuation et l’expérience en consultation sur le terrain avec les populations affectées ont également été abordées es avec les autorités nationales pour identifier les leçons à tirer de la gestion de la catastrophe.

Ces informations ont été mises en perspective avec les témoignages de représentants des autorités locales (maires et employés des municipalités affectées) responsables de la mise en oeuvre des ordres d’évacuation et de leurs levées, et d’experts non-institutionnels qui ont joué un rôle important d’information et de soutien auprès des populations.

Des conclusions nuancées

Le rapport « Shinrai research Project: The 3/11 accident and its social consequences – Case studies from Fukushima prefecture » met en lumière une certaine perte de confiance des citoyens envers les autorités japonaises à travers la problématique du retour ou non-retour dans les villages évacués. En mars 2018, le taux moyen de retour n’était que de 15%, soit un bilan assez mitigé pour les autorités.

A partir d’une catégorisation en six types des personnes évacuées directement dépendante de leurs décisions et attitudes sur la question du retour (voir note 1), l’équipe de recherche analyse la diversité des situations individuelles. Dans cet ensemble, les générations anciennes semblent plus favorables au retour alors que les familles avec enfants se montrent plus indécises, voire hostiles. Le profil type des individus acceptant le retour est celui du couple âgé de plus de 65 ans, en bonne santé, revenant sans enfants ni petits-enfants. Toutefois, sans ces générations futures, la pérennité de ces villes en reconstruction est largement questionnée.

Note 1 : catégorisation en six types des personnes évacuées
1. “Retourner et oublier/résister à la culture de radioprotection”
2. “Retourner et contrôler et se conformer”
3. “Retourner et s’inquiéter”
4. “Entre retour et réinstallation ailleurs”
5. “Ne pas revenir pour le moment”
6. “Ne jamais revenir”

Le rapport souligne ainsi l’existence d’un écart important entre la politique gouvernementale favorisant le retour rapide des populations et la reconstruction des villes, et les souhaits de la plupart des habitants qui préfèrent décaler ce retour faute d’être suffisamment rassurés sur la situation – radiologique et sociale- dans leur ville et plus généralement sur la sûreté de la centrale de Fukushima Daiichi. Les dilemmes auxquels ont été confrontés les responsables locaux, médecins, et experts en radioprotection sont également pointés dans ce cadre paradoxal.

Enfin, ce travail met en lumière le décalage entre les normes internationales pour la protection des populations affectées par des catastrophes -basée sur les principes des droits de l’homme- et les politiques post-accidentelles adoptées par le gouvernement japonais, dans la lignée de celles défendues par les institutions nucléaires internationales.

 

8 ans après l’accident, alors que les citoyens japonais se mobilisent pour obtenir réparation auprès de TEPCO et l’Etat – plus de 30 procès de groupe ont été lancés par 12.000 citoyens -, cette recherche mise à disposition des instances françaises et internationales en charge de la définition des politiques post-accidentelles vient ouvrir des pistes de réflexion sur le socle normatif de ces politiques.

 

En savoir plus :

Le rapport « Shinrai research Project: The 3/11 accident and its social consequences – Case studies from Fukushima prefecture »

 

L’équipe de recherche :

Reiko Hasegawa est chercheuse en sciences politiques au médialab de Sciences Po. Ayant travaillé auprès du Haut Commissariat des Nations Unies pour les Refugiés et auprès d’ONGs,  elle est spécialisée sur la question des personnes déplacées suite aux catastrophes.

Christine Fassert est chercheuse en sociologie à l’IRSN. Elle est également chercheure associée au CETCOPRA (Paris 1). Après une thèse en socio-anthropologie, elle s’intéresse aux risques et à leurs conséquences pour les populations, et particulièrement à la question nucléaire et à ses impacts sociétaux.